Il y a 40 ans au Chili : le président socialiste Salvador Allende était renversé

Il y a 40 ans au Chili : le président socialiste Salvador Allende était renversé

Notre camarade, Ramon Neira, militant de la section de Cajarc, a vécu le 11 septembre 1973 à Santiago du Chili. Il nous livre son témoignage des années Allende, de l’immense espoir porté par l’Unité populaire mais aussi de la montée en force progressive de la droite et de la réaction, prélude au coup d’état.

 

 

Le 11 septembre 1973, un coup d’état militaire mettait fin à la première expérience au monde d’un gouvernement socialiste arrivé au pouvoir par la volonté du peuple souverain lors d’élections démocratiques.

 

Après le bombardement du palais présidentiel et après s’être adressé une dernière fois aux Chiliens, Salvador Allende, président du Chili, mit fin à ses jours.

 

Ce qui s’est passé au Chili, il y a quarante ans, au-delà du drame d’un peuple, est un évènement dont la portée est mondiale et dont les effets sont encore présents dans nos vies et nos choix politiques. En effet, plus qu’un épisode de la guerre froide, le coup d’état du Chili crée les conditions et marque le début de la mondialisation ultra libérale.

 

La puissante machine de propagande conservatrice a réussi à imposer largement l’idée que le coup d’état militaire fut le résultat du désordre et du chaos économique généré par le dogmatisme marxiste et l’incompétence du gouvernement de Salvador Allende. Pire, même si on peut regretter les morts et disparus et les nombreuses atteintes aux droits de l’homme dont la dictature de Pinochet s’est rendue coupable, c’était somme toute un moindre mal qui a permis d’arracher le Chili aux griffes du communisme et de libérer les forces économiques qui ont fait son succès  d’aujourd’hui. En somme, « un bilan  globalement positif ».

 

Le 4 septembre 1970, lors du scrutin présidentiel uninominal à un tour, Salvador Allende à la tête de l’Unité Populaire (alliance de plusieurs partis politiques de gauche : marxistes, sociaux démocrates et chrétiens) arrive en tête avec une majorité relative de 36,6% des voix. Il était opposé à un candidat conservateur (35,3% des voix) et à un candidat démocrate-chrétien (28,1% des voix). La constitution prévoyait dans ce cas-là une confirmation de la majorité relative par un vote du Congrès national. 

 

Dans ces conditions, Richard Nixon, président des Etats-Unis, pays qui jusque-là s’était contenté de financer les partis de droite et la propagande visant à terrifier la population sur les conséquences néfastes du socialisme, ordonne à la CIA d’empêcher par tous les moyens que Salvador Allende prenne ses fonctions. Cet ordre constitue le premier acte de l’enchaînement implacable d’intimidations, d’agressions, d’attentats, d’assassinats, de corruptions, de boycott économique, qui culmineront – après d’autres tentatives – avec le coup d’état du 11 septembre 1973.

 

Première tentative pour empêcher Allende d’accéder au pouvoir

 

Le 22 octobre 1970, quelques officiers généraux et un groupe terroriste d’extrême droite se sont mis au service de la CIA et organisent une tentative d’enlèvement du chef d’état-major des forces armées. Le général René Schneider Chereau, connu pour son opposition à toute intervention militaire et pour ses convictions démocratiques sur le rôle strictement professionnel des forces armées et de sa neutralité politique, fut considéré comme le principal obstacle aux desseins de Nixon. Le général, blessé lors de l’attentat, succombait à ses blessures le 25 octobre, à la veille du vote du Congrès.

 

Le parti démocrate-chrétien alors au pouvoir et dont le candidat était arrivé en troisième position, malgré d’énormes pressions politiques, va finalement voter pour Salvador Allende qui obtient ainsi 153 voix contre 35 pour le candidat conservateur.

 

Salvador Allende est investi président de la République du Chili le 4 novembre 1970.

 

Qui était Salvador Allende ?

 

Né en 1908 dans une famille aisée, il s’engage en politique dès la fin de ses études de médecine. A l’âge de 29 ans, il est élu député. En 1933, il est co-fondateur du parti socialiste chilien. En 1938, il devient ministre de la santé d’un gouvernement de front populaire. Il se présente pour la première fois aux élections présidentielles en 1952. La campagne victorieuse de 1970 était donc sa quatrième campagne présidentielle. Lors de chacune de ses campagnes, il parcourait le pays de ville en ville, de maison en maison. Toujours reçu chez des camarades, il tissait ainsi un lien très fort et très proche avec le peuple chilien qui l’appelait par son petit nom « Chicho ». Plus tard, devenu président et en signe de respect mais aussi à cause de cette proximité générée par le combat politique, il devient notre « companero presidente ».

 

Sa stratégie politique fondée sur la conviction qu’une vraie démocratie devait nécessairement conduire au socialisme l’amena, lors de ces différentes campagnes, à promouvoir des alliances larges entre les partis de gauche et du centre en vue de la conquête du pouvoir.  Salvador Allende n’était ni marxiste ni léniniste. Il réfutait la notion de dictature du prolétariat et de parti unique, et ne croyait pas à la lutte armée comme unique voie d’accès au pouvoir des classes laborieuses. Sans jamais renoncer à ses convictions, il était également solidaire avec la révolution cubaine  et avec les combats contre l’impérialisme qui se livraient à ce moment-là en Amérique latine, en Afrique et en Asie.

 

Quel était son programme ?

 

Le programme de l’Unité populaire, dans la mesure où il propose une forme de transition pacifique vers le socialisme, peut être considéré comme un programme révolutionnaire. En effet, il ne s’agissait pas seulement de changer de président mais de mener à bien des changements profonds et de transformer les institutions afin d’instaurer un Etat dans lequel les travailleurs et le peuple puissent exercer effectivement le pouvoir.

 

Voici quelques unes des premières mesures : nationalisation des richesses minières du pays ; approfondissement de la reforme agraire et fin des latifundia ; fin des monopoles ; dénonciation des accords avec le FMI sur le remboursement de la dette ; garantie du droit au travail pour tous, du droit de grève, du droit à un logement décent pour tous, de la prévoyance et de la sécurité sociale pour tous ; limitation des retraites  « millionnaires » des parlementaires, des hauts fonctionnaires et du secteur privé, pour financer l’augmentation des petites retraites ; blocage du prix des loyers ; distribution d’½ litre de lait par jour pour tous les enfants, etc.

 

La droite dans la rue, l’extrême droite organise la terreur

 

Les premiers mois de gouvernement de l’Unité populaire et la mise en œuvre des premières mesures vont accroître la popularité du gouvernement. Lors des élections municipales d’avril 1971, l’Unité populaire obtient 51% des suffrages. A partir de là, les partis de droite, s’appuyant sur les principaux moyens de communication qu’ils contrôlent, vont développer, d’un coté, une stratégie de mobilisation des masses, et, de l’autre, l’organisation d’attentats visant à créer un climat de désordre.

 

Dans les quartiers huppés, la bourgeoisie manifeste dans la rue avec des casseroles pour protester contre la pénurie des denrées alimentaires (pénurie qu’elle-même organise en stockant les marchandises). Les jeunes filles sont chargées de provoquer les militaires et les policiers en jetant du maïs à leur passage pour leur signifier leur « lâcheté ». Le transport de marchandises et le transport urbain sont perturbés. On agite auprès des propriétaires individuels la menace d’expropriation de leur véhicule. Les commerçants, les professions libérales organisent des grèves. Un an plus tard, les organismes patronaux du secteur des transports, prétextant une pénurie de pièces de rechange, vont déclencher une paralysie totale des transports. La CIA et les entreprises transnationales notamment du secteur minier et des télécoms, financent les camionneurs en leur fournissant une importante allocation  pour chaque jour de grève. Les camions et autobus qui continuent à rouler sont attaqués et incendiés.

 

De l’autre coté, pour faire face, le peuple crée et renforce ses organisations pour assurer malgré tout la distribution et pour protéger les quelques transporteurs qui continuent à travailler. Ce climat quasi insurrectionnel sera entretenu pour justifier l’appel à l’intervention de l’armée. Coté politique, la droite tente de jouer une dernière carte électorale. La constitution chilienne alors en vigueur prévoyait la possibilité de destituer le président. L’opposition se fixe comme objectif d’obtenir les 60% des voix nécessaires pour destituer légalement Salvador Allende lors des élections législatives de mars 1973.

 

Malgré le chaos dans lequel était  plongé le pays, malgré le ralliement à la droite d’une bonne partie des classes moyennes, l’Unité populaire obtiendra 44,04% des suffrages, soit 7,46 % de plus que le score d’Allende lors des présidentielles, preuve que malgré les difficultés, le gouvernement de l’Unité populaire bénéficiait d’un soutient croissant de la part du peuple chilien.

 

Première tentative de coup d’état

 

Le 29 juin 1973, un régiment blindé encercle le palais présidentiel. Le général Carlos Prats, chef d’état-major, mobilise des troupes commandées par un général « loyal » qui n’est autre qu’Augusto Pinochet et obtient leur reddition. Pour rétablir l’ordre, Allende décide de faire rentrer trois militaires au gouvernement, parmi lesquels le général Carlos Prats. Le 23 août, soit deux semaines avant le coup d’état, Allende nomme Augusto Pinochet général en chef des armées qui jure sa loyauté au président et à la constitution.

 

La mort d’Allende. La fin de la démocratie chilienne

 

Le matin du 11 septembre, alors que l’aviation bombarde le palais de La Moneda, Salvador Allende s’adresse aux Chiliens par les ondes de Radio Magallanes :

 

« Travailleurs de la patrie, je veux vous remercier pour la loyauté que vous m’avez toujours manifestée, pour la confiance que vous avez déposée dans un homme qui ne fut que l’interprète d’un grand désir de justice. Radio Magallanes sera réduite au silence et le ton serein de ma voix ne pourra plus vous atteindre. Peu importe, d’autres hommes sauront surmonter ce moment amer et gris dans lequel la trahison prétend s’imposer.  Vive le Chili !  Vive le peuple ! Vive les travailleurs ! Ce sont mes dernières paroles, je suis certain que mon sacrifice ne sera pas vain ».

 

Quelques jours après le coup d’état, alors qu’il part en exil, le général Prats écrit à Pinochet : « L’avenir dira qui était dans l’erreur. Si ce que vous avez fait apporte un bien être général au pays et que le peuple sent qu’une véritable justice sociale advient, je me réjouirai de m’être trompé en cherchant avec autant de persévérance une issue politique qui aurait évité ce coup d’état » Le général Carlos Prats et sa femme furent assassinés à Buenos Aires, le 30 septembre 1974.

 

 

17 ans de dictature : un lourd bilan humain

 

800 000 Chiliens contraints à l’exil, plusieurs dizaines de milliers d’autres emprisonnés et torturés, 3 200 morts et disparus.

 

Ces blessures ne sont pas fermées. La plupart des responsables des crimes contre l’humanité commis durant la dictature ne seront probablement jamais jugés. Les familles des disparus continuent à chercher leurs dépouilles. La dictature a réussi à imposer d’emblée plusieurs mesures visant à effacer les traces de ses crimes puis à assurer l’impunité des assassins.

 

Le Chili d’aujourd’hui

 

Sous le silence et l’oubli, le Chili d’aujourd’hui se porte bien : l’argent est roi et le consumérisme une religion. Depuis le retour de la démocratie, son économie est en constante expansion, mais le Chili est aussi un des pays les plus inégalitaires au monde. Il y a trois ans, le Chili est devenu membre de l’OCDE.

 

Dans quelques mois, les Chiliens s’apprêtent à élire un nouveau président ou plutôt une nouvelle présidente car, ironie de l’histoire, la droite actuellement au pouvoir et la coalition de gauche et du centre présentent deux candidates, toutes deux filles de militaires : le père d’Evelyne Matthei, le général d’aviation Fernando Matthei fut membre de la junte militaire de Pinochet et le père de la deuxième candidate Michelle Bachelet, le général d’aviation Alberto Bachelet fut torturé et assassiné par la dictature.

 

Ramon Neira
Militant de la section de Cajarc