Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Il y a 99 ans, Jaurès était assassiné. Un an plus tôt, en 1913, le grand tribun socialiste menait la bataille au sein du Parlement.

(extrait de l’article d’Erwan Desplanques paru dans le Télérama n° 3313 – 13 juillet 2013)

 

 Jaurès en meeting au Pré-Saint-Gervais le 25 mai...

Aucune avenue de France ne porte encore son nom. En ce 31 juillet, Jaurès marche dans Paris. Le temps est orageux – et Jaurès est seul. On reconnaît sa démarche lourde, sa « barbe sel et moutarde » et son « torse de lutteur », dira Aragon. Il a toujours fait plus grand que sa taille, comme Victor Hugo. Le député-journaliste vient de finir son éditorial pour L’Humanité. Encore un papier bien tourné – mais a-t-il déjà raté un papier ? – inspiré par les débats de la Chambre, où il se démène comme un fauve. Ce soir, c’est relâche.   Pour se changer les idées, il pourrait aller voir Tartuffe à la Comédie-Française. Ou La Dame de chez Maximau Théâtre des Variétés ? Mais non, Jaurès s’arrête plutôt dîner au café du Croissant, à deux pas de son journal. Il choisit la petite table habituelle. Il vient d’apprendre la mort, à 88 ans, du doyen de la Chambre des députés, un fiscaliste de droite qu’il ne regrettera pas. Son édito du jour est titré « Leur abattement ».

La question des 150 000 soldats supplémentaires

L’heure n’est décidément pas à la fête. L’Europe est une foutue pétaudière. Depuis quelques jours, la Bulgarie rudoie ses anciens alliés serbes et grecs. Les Allemands attendent leur tour pour dégainer. On croit les Français insouciants, envisageant de partir au combat « la fleur au fusil ». En réalité, ils meurent de trouille. Dans son Journal, Jules Renard redoute une « tuerie ». En reportage dans les Balkans, l’écrivain Pierre Loti annonce des « charniers » à venir. Le 1er juillet, Le Figaro s’interroge : « Est-ce la guerre ? » Réponse le 4 juillet, après des échanges de tirs sur le front bulgare : « C’est donc la guerre. »On craint le pire. Par le jeu des alliances, le conflit aura vite fait de s’étendre à tout le continent.

Clemenceau promet “une catastrophe inévitable”

L’Allemagne s’y prépare. Plus que nous. Mieux que nous. C’est là tout le problème. « L’Allemagne veut faire sa trouée dans le monde », s’inquiète Le Figaro. Et elle en a sacrément les moyens. Une démographie insolente (65 millions d’habitants, contre 40 millions dans l’Hexagone). Et un Reichstag qui vient encore de voter une augmentation du nombre de régiments : le pays aura bientôt 850 000 hommes prêts au combat, quasiment le double des effectifs français (autour de 500 000 soldats). Clemenceau, qui en a vu d’autres, promet à la tribune de l’Assemblée une « catastrophe inévitable », un « ouragan de fer ». Il connaît la « fureur d’hégémonie » de l’Allemagne et juge le compte à rebours enclenché. Il va falloir se serrer les coudes, renforcer les rangs et se battre. Il suffit de trouver encore 150 000 soldats. Mais qui s’y colle ? Qui se dévoue ? A la Chambre des députés, on discute d’une solution depuis fin mai : un service militaire de trois ans, au lieu de deux. Conscription à 20 ans et non plus à 21. En novembre, on enrôlera deux classes au lieu d’une et hop ! voilà une armée digne de ce nom. Cela paraît simple ; c’est très compliqué. Les Français sont pourtant conscients qu’il faudra ferrailler. La Croix parle de « sacrifice utile ». La population y consent. Elle en a même secrètement envie : la blessure de 1870 (perte de l’Alsace) continue d’attiser un revanchisme fougueux. Cette fois, les boches ne passeront pas, promis – le patriotisme, on le voit, se porte au mieux.

Milices citoyennes et grève des ouvriers

Dans le lot, il y en a pourtant un qui semble sceptique. C’est encore lui, Jaurès, qui ne désarme pas. Il garde espoir, même si cela fait deux mois qu’il se bat, quasiment seul, contre une armée de députés qui veulent la guerre. Jaurès est en avance sur son temps ; son pacifisme l’isole. Il a justement une contre-proposition à mettre sur le tapis. Celle-ci figure dans son livre sorti deux ans plus tôt, L’Armée nouvelle. Sa méthode ? Réduire la durée du service militaire mais augmenter le nombre de réservistes.

Le coup de poker de Jaurès

La loi est finalement adoptée le 19 juillet à 23h30 (358 voix pour, 204 contre), avant d’être confirmée par le Sénat le 7 août. Dans la foulée, on valide d’autres textes. Celui sur le secret du vote, par exemple, avec enveloppes et isoloir (le 30 juillet). Ou sur l’assistance aux femmes en couches. On demande aussi gentiment aux chauffeurs d’accrocher une lanterne ou une dynamo à l’arrière de leur voiture pour éviter les accidents, qui encombrent la rubrique des faits divers. La Chambre peut désormais s’attaquer à un autre sujet épineux : le budget. La guerre coûte cher, on le sait. Aussi semble-t-il urgent de trouver des ressources pour financer le nouveau service militaire XXL. Une petite lumière s’allume alors sous le chapeau de Jaurès. Et s’il se servait de cet argument pour tenter un coup de poker ? Les riches doivent contribuer à l’effort de guerre, et il est temps de remplacer l’impôt sur les portes et les fenêtres par une taxe progressive et plus juste. Jaurès se tourne alors vers son ami Joseph Caillaux, du Parti radical : n’est-il pas temps de ressortir des cartons notre idée d’impôt sur le revenu ?

“De la loi militaire, il ne restera plus que l’impôt sur le revenu”

La droite se dresse contre cette « inquisition fiscale » (quelle obscénité de devoir déclarer ses revenus !). Les éloges de la richesse inondent la presse. « Prétendre combattre le luxe, c’est tenter de ramener l’humanité à l’état de sauvagerie », déplore Le Petit Journal. On entend le grelot des bijoux sur le corps tremblant des bourgeois. L’obstination des socialistes finira par payer. Ce que la gauche a perdu sur la loi militaire, elle va le gagner sur le terrain de la fiscalité. Jaurès l’avait pressenti : « Bientôt, de la loi militaire, il ne restera plus que l’impôt sur le revenu », écrit-il dans son édito du 31 juillet. Il faudra juste attendre un an. Entre-temps, l’espoir de paix renaît brièvement, mi-août, avec la trêve de Bucarest. « La fin du plus angoissant des cauchemars », se félicite L’Aurore. L’Europe peut souffler. On danse la polka et la valse dans les rues de Paris. Profitons-en. Dans un an, le pacifiste Jaurès sera abattu d’une balle dans la tête, à cette même table du Croissant, derrière le rideau de l’entrée, où il s’est réfugié ce soir. Le carnage pourra alors commencer.